«... La fée des légendes éternellement jeune ! »1
Une enfance à Saint-Gemlain en Laye
Plus de deux siècles après Louis XIV, et près de cinquante
ans après Claude Debussy, Saint-Germain en Laye verra naître Jehan
Alain, qui ne reniera ni l'un, ni l'autre. A l'héritage du grand siècle
de Louis XIV, il doit le goût de l'équilibre, de la finesse, et
cette grandeur d'âme qui est le propre du style classique franrçais.
Au second, il doit la liberté et l'indépendance qui se manifestent
dans le rejet de toute forme d'institution. A tous les deux, il doit ce goût
si typiquement français de la litote, du « suggérer plutôt
que dire ». Albert Alain, organisre de l'église paroissiale, réunissait
les qualités d'organiste, compositeur et facteur d'orgue ; il donna naissance
à quatre musiciens de premier ordre dont Jehan fut l'aîné,
et Marie-Claire la cadette. C'est dans cette ambiance qu'il put développer
ses dons en toute liberté, remplaçant très souvent son
père à l'Église, ou lui succédant aux heures d'études
sur l'orgue de salon atypique qu'Albert agrandissait au fil des mois et des
années.
Les années d'apprentissage
A l'adolescence, Jehan Alain rentre au conservatoire, et la mort mettra un
terme à des études particulièrement complètes et
brillantes, qui n'empêcheront pas le lauréat de porter sur l'établissement
un jugement piquant: « une serre chaude où des plantes poussent
très vite, grâce à la température et l'humidité
propice qu'on entretient autour d'elles (...) et une sorte de frigidaire où
l'on conserverait des denrées périssables. »2
II est vrai qu'une activité débordante empêchera Jehan de
porter à un point complet d'achèvement une part des ses uvres,
le privant de la consécration due aux auteurs méticuleux, et que
les jurys du conservatoire ne goûteront guère ces instants lumineux
de poésie volés au quotidien. « Toute ma vie est centrée
autour de l'émotion. L'expression est la seule forme de bonheur »3
semblera-t-il répondre. Une uvre, pourtant, au milieu de cette
grande production sera récompensée par un jury prestigieux : en
1936, la Suite pour orgue obtiendra le Grand Prix des Amis de l'Orgue.
Néanmoins, c'est au conservatoire que Jehan travaillera avec Marcel Dupré
et qu'il rencontrera ses condisciples Olivier Messiaen, Maurice Duruflé,
Jean Langlais, Gaston Litaize, Henri Dutilleux. C'est au conservatoire aussi
qu'il sera initié à la modalité, chez Maurice Emmanuel.
Et c'est au conservatoire, enfin, que nombre de ses amis entendront pour la
première fois une bonne part de son uvre dans des moments de partage
exaltants.
Influences
En 1932 a lieu un événement qui marquera beaucoup l'esthétique
de Jehan Alain : l'exposition coloniale. La rencontre avec les rythmes, les
timbres exotiques, les échelles modales étranges vont impressionner
le jeune artiste et influencer sa création. Dans le même temps,
plusieurs musiciens inspirés redécouvrent notre patrimoine : Wanda
Landowska le clavecin, Pablo Casals le violoncelle de Bach, André Marchal
la musique d'orgue ancienne, et la recherche d'un nouveau style, d'une facture
instrumentale plus adaptée à une nouvelle littérarure.
Notre jeune musicien n'est pas insensible à cette évolution: la
rencontre, à Reims, du grand orgue restauré par Victor Gonzalez
conjuguée à la présence invisible du grand « Nicolas
de Grigny » va féconder une part importante de son uvre,
tandis que le contact intime avec l'abbaye de Valloires va donner naissance
au sublime Postlude pour l'office des complies.
L'urgence
Cependant, et même si ces influences sont évidentes, l'acte créateur
est surtout pour Jehan Alain le reflet de sa rayonnante personnalité
et de son parcours intérieur. En premier lieu, it y a cette urgence,
cette rapidité dans le trait et dans le ton. Aller à l'essentiel,
dire en peu de notes: Jehan Alain notait rapidement sa musique sur des pages
blanches sur lesquelles il traçait des portées avec une quintuple
plume de sa fabrication. Rythmes syncopés, appuis décalés
sur des temps faibles ou sur la partie faible des temps, tempi fortement contrastés,
refus de carrures régulières, pièces parfois d'une très
grande brièveté, tout traduit dans sa musique cette urgence, tout
trahit cette absolue nécessité de dire vite et avec véhémence.
La Poésie
II y a aussi cette faim toujours inassouvie de poésie, décelable
dans les plus simples actes de sa vie quotidienne, et en particulier dans sa
généreuse correspondance : c'est tel lutin dessiné sur
le coin d'une feuille, c'est telle touchante missive qui annonce en de tendres
mots la naissance de sa fille Lise, et c'est aussi telle évocation d'un
simple paysage champêtre. Le monde intérieur de Jehan Alain est
un univers fantastique peuplé de fées, de gnomes et de machines
ètonnantes!... Cet univers poétique est partout présent
dans son uvre, soit qu'il se soit clairement exprimé à ce
sujet dans sa correspondance, soit que son dessein soit mis en évidence
par un titre ou une citation, soit encore que l'on devine cet univers entre
les notes. C'est ainsi qu'il souhaite que sa musique soit tour à tour
l'évocation d'une eau limpide (Introduction et Variations) et
d'un vent violent soufflant au milieu de clameurs (Choral)... Dans Litanies,
cette poésie est au service d'un message spirituel, alors que dans le
Jardin suspendu, on touche au fond du problème de la création.
Deux diptyques, les Préludes profanes et les Fantaisies,
nous plongent dans des univers poétiques étranges.
On peut lire ici :
« Après cette nuit encore une autre. Et après une autre,
encore une autre... et après... »4
et là :
« ...Alors au ciel lui-même je criai
Pour demander comment la destinée
Peut nous guider à travers les ténèbres
Et le ciel dit : "Suis ton aveugle instinct" » (Omar Kayyàm)5
Ce sera dans une uvre de plus grandes proportions que l'argument atteindra
une puissance dramatique : véritable testament musical que l'auteur porte
sur lui dans les plus tragiques moments de son existence (on sait qu'il va mourir
sur le front en 1940), les Trois danses sont selon les propres mots de
sa sur Marie-Claire, un véritable « poème de la vie
et de la mort ». Avec ce triptyque d'une écriture vigoureuse et
âpre, Jehan Alain nous laisse un puissant héritage humaniste, saisissant
à la fois de jeunesse et de maturité, avant de confier à
l'éternité son aria, sourire lumineux de l'ange de Reims, dont
la fraîcheur et la souveraine pureté balaient en quelques instants
musicaux tout le tumulte des pauvres luttes humaines. Musicien-poète,
Jehan Alain a vécu trop peu pour se fourvoyer une seule fois : en dix
ans d'une intense créativité musicale, il n'a pu que rester d'une
totale sincérité.
Paradoxes
Artiste paradoxal, son ambition est grande quand au but à atteindre,
mais la réalisation matérielle est bien différente : brouillons
et esquisses à la fois trop riches et trop pauvres d'indications laissent
à l'interprète une bien difficile mission qui consiste à
rester plus fidèle à l'esprit qu'à la lettre, tout en restant
à l'affût du moindre indice, susceptible de nous faire pénétrer
plus encore dans le mystère du créateur. Le miracle de Jehan Alain,
à l'instar d'un Michel-Ange, est de nous avoir laissé une uvre
en devenir, mais dont la qualité de chaque esquisse, de chaque projet
est éqillvalente à la facrure de ses uvres les plus élaborées.
Comme ses contemporains Webern ou Ravel, il est capable de nous faire pressentir
dès les toutes premières vibrations, toute la dimension poétique
de son uvre. On pourra toujours regretter à plusieurs titres la
brièveté d'une vie aussi généreuse et d'un aussi
beau tempérament d'artiste. Mais le destin tragique de ce musicien nous
le fait apparaître comme une figure éternellement jeune. Jehan
Alain a livré à la postérité ces mille petits morceaux
de papiers réglés de sa quintuple plume, sans avoir eu le temps
de censurer, comme son maîitre Paul Dukas, ces pages qui résonnent
en nous comme « les sons impalpables du rêve ».6
Éric Lebrun, Février 1996
1 Gérard de Nerval
2 Lettre de Jehan Alain
3 Cité par Bernard Gavoty
4 Premier prélude profane
5 Premiére fantaisie
6 Prélude de Claude Debussy
II faut que la musique coule comme l'eau d'une rivière
Jehan Alain
"Le Grigny du XXesiècle" a-t-on dit de Jehan
Alain. Le destin n'accorda en effet que très peu de temps à un
artiste qui disparut prématurément au tout début du second
conflit mondial, à I'âge de vingr-neuf ans. Mais quelles richesses
découvre-t-on, quelle maturité admire-t-on dans une production
d'environ cent vingr ouvrages dont la naissance ponctue les années 1929
à 1939 ! Jehan Alain ne fut pas qu'un compositeur d'orgue, ses ouvrages
vocaux, de chambre et pour piano I'attestent, mais il demeure qu'il consacra
à cet instrument la part la plus essentielle de son génie. Constat
qui n'offre rien de surprenant quand on se souvient des origines du compositeur
et du contexte dans lequel il vint à la musique.
A I'instar de Claude Debussy, c'est à Saint-Germain en Laye que Jehan-Ariste
Alain vit le jour le 3 février 1911 dans la farnille de I'orgauiste et
compositeur Albert Alain. Egalement passionné par la facture d'orgue,
ce dernier avait construit dans le salon familial un instrument dont la présence
façonna sans aucun doute beaucoup les goûts musicaux du jeune Jehan.
Tout cormme les longues heures qu'il passa aux côtés de son père
à I'orgue de I'église de Saint-Germain en Laye, ou du piano de
sa grand-mère maternelle, Alice Alberty, une excellente musicienne amateur
qui avait autrefois étudié avec une ancienne élève
de Chopin.
Ayant vite pris conscience des dispositions de son fils pour la musique, Albert
Alain lui offrit les premières bases de son art, avant de lui faire travailler
le piano auprès d'Augustin Pierson par ailleurs titulaire de l'orgue
de Saint-Louis à Versailles.
Chaque jour plus affirmés les dons de Jehan Alain le menèrent
bientôt au Conservatoire de Paris. Il y étudia l'harmonie chez
André Bloch (1929-1933), la fugue chez Georges Caussade (1930-1933),
la composition chez Roger-Ducasse et Paul Dukas (1932-1936), ainsi que l'orgue
et l'improvisation chez Marcel Dupré (1934-1939).
La durée de ce cursus, que vint couronner en 1939 un Premier prix d'orgue
et d'improvisation, peut surprendre et s'explique par différents événements
qni étaient venus compliquer l'existence de Jehan Alain durant cette
période : des ennuis de santé souvent liés à une
pneumonie contractée en 1933, le service militaire (1933-1934), le choc
produit par la disparition accidentelle de sa sur Odile en 1937, le mariage
avec Madeleine Payan en avril 1935. Certes heureux, ce dernier épisode
obligeait cependant le musicien à consacrer beaucoup de temps à
ses fonctions d'organiste à l'église Saint-Nicolas de Maisons-Lafitte
et à la synagogue de la rue Notre-Dame-de-Nazareth pour subvenir aux
besoins du ménage.
A peine ses études terminées, la guerre surprit Jehan Alain et
il fut bientôt affecté comme soldat au 8e cuirassier
motorisé. " Epoque troublée et suspendue sans cesse au-dessus
des gouffres insondables de la démocratie et de la guerre. Heureusement
le sourire du bon Bach, les pleurs de l'intraitable Ludwig van Beethoven, les
soupirs et les cris de quelques autres contituent une rampe solide à
laquelle nous nous accrochons dans l'escalier obscur des circonstances"
notait-il alors dans son carnet...
L'engourdissement de la "drôle de guerre" fut bientôt
dissipé par l'offensive allemande de mai 1940. Jehan Alain prit part
à la lutte avec une audace et une confiance exceptionnelle. Mais la musique
et la foi n'y purent hélas rien, le 20 mai 1940, les balles ennemies
mirent un terme à son existence.
"Je vois la mort en bas, du haut de ce bel âge". Le
vers de Jean Cocteau que le compositeur avait inscrit sur son carnet plusieurs
années auparavant prenait soudain un caractère étrangement
prémonitoire...
"La vie bondit en lui", disait Bernard Gavoty de Jehan Alain dans
l'ouvrage (1) qu'il consacra à son ami disparu, mais il se pressait d'ajouter
: "II est gai et mélancolique, ascétique et sensuel",
soulignant ainsi tout que l'artiste présentait de contradictoire. L 'admiration
de Jehan Alain pour Cocteau n'avait rien de fortuit... Persuadé que "l'ironie,
l'humour, seuls rendent la vie supportables", il cachait sous des dehors
vifs et légers un être d'une grande richesse intérieure
mu par une extrême générosité.
Dans son existence débordante d'occupations, Jehan Alain éprouvait
le besoin d'aller de temps en temps chercher refuge dans le chalet familial
d'Argentières en Haute-Savoie, pour retrouver "la montagne qui
nous imprègne, nous ordonne, nous purifie", ou à l'abbaye
de Valloires dans la Somme. Moments de recueillement qui, à n'en pas
douter, contribuèrent à donner leur pleine signification aux mots
qu'il écrivit sur la dernière page de son carnet : "Je
croir en le Christ et en Dieu".
"A notre époque, on est fatigué des grands discours.
Le public n 'est pas si bête. Ne pas insister sur des "évidences
musicales. Fuir les lieux commums. Etre brej" . La soif de concision,
de concentration du discours musical n'a cessé de guider le compositeur
français dans un travail de création où il souhaitait par
ailleurs introduire une mobilité, expression du jaillissement de la vie.
" Sans doute faut-il distinguer entre Ies pièces rythmiques et
les pièces mélodiques : danses ici, rêve là-bas,
remarquait Bernard Gavoty. Mais la méditation ne requiert pas moins de
vie que I'action : ainsi un Adagio peut être aussi riche qu'un Scherzo.
"
Expression du jaillissement de la foi aussi, comme en témoigne I'une
de ses plus parfaits réalisations pour orgue : les Litanies. Les mots
que Jehan Alain plaça en exergue de cette pièce achevée
en 1937, disent mieux que tout commentaire I'esprit qui I'anime : "Quand
I'âme chrétienne ne trouve plus de mots nouveaux dans la détresse
pour implorer la miséricorde de Dieu, elle répète sans
cesse la même invocation avec une fois véhfmente. La raison atteint
sa limite. Seule la foi pour suit son ascencion". Dans la rythmique
obsessionnelle de cette page se déchaîne selon le musicien la "bourrasque
irrésistible" de la prière.
Certes moins ambitieuse, la Petite pièce (1932) - sur laquelle
I'auteur travailla avec un soin tout particulier - possède cependant
une grande qualité de facture. Avec son motif en sixtes parallèles
repris quatre fois, I'introduction Andante sans lenteur conduit à un
Plus lent où le thème est énoncé sur un fluide accompagnement
en triolets qui subsiste tandis que réapparaît le motif introductif.
Un bref canon conclut.
Deux ans plus tard naissait Le Jardin suspendu que Jehan Alain définissait
comme "I'idéal perpétuellement poursuivi et fugitif de
l'artiste, c'est le refuge inaccessible et inviolable". On admire ici
une écriture d'une douceur et d'une finesse rares, "toute dans
des timbres fins et voilés", peut-être inspirée
au musicien par la sérénité des paysages de haute montagne.
La visite de I'Exposition coloniale de 1932 fut pour Jehan Alain I'occasion
d'un contact avec différentes formes d'exotisme musical qui ne demeurèrent
pas sans influence sur sa production. Ainsi le folklore d'Afrique du Nord I'a-t-il
inspiré dans la 2e Fantaisie écrite en 1936.
Deux sections lentes et rêveuses y encadrent le Presto médian,
d'une remarquable fluidité.
On ne saurait en revanche imaginer couleur plus française que celle
des Variations sur un thème de Clément Jannequin dont Jehan
Alain demande qu'elles soient jouées "comme les Préludes
dont parlait Couperin... avec fraîcheur et tendresse". C'est
en vérité sur un air anonyme du XVIe siècle "L
'espoir que j'ay d'acquérir vostre grace" que repose cette partition
d'une pureté de trait et de registration admirable.
Retour à I'exotisme avec les Deux Danses à Agni Yavishta dont
I'idée était venue à Jehan Alain lors de I'Exposition
coloniale de 1932 et auxquelles il mit le point final en 1934. Ce sont l'lnde
et le dieu du feu qui inspirent ces deux pièces, la première Allegro
au thème assez bondissant, la seconde Pas vite molto rubato, où
I'art de coloriste et le sens des climats du musicien se révèlent
particulièrement envoûtants.
Initialement conçus pour le piano, les deux Préludes profanes
(1933) furent finalement destinés à I'orgue. Toutes deux notées
Andante, ces pièces présentent une atmosphère secrète
que les paroles de l'auteur placées au bas de chacune d'entre elles,
aide à percer : " Après cette nuit, encore une autre,
et après cette autre, encore une autre..."(Ier Prélude),
"Ils ont travaillé longtemps, sans espoir et sans relâche.
alors, peu à peu, ils ont pénétré le graud rythme
de la vie"(2d Prélude).
L'abbaye de Valloires, on l'a noté auparavant, fut un lieu de recueillement
pour Jehan Alain. C'est là qu'il composa en avril 1934, et que l'on retrouva
après sa mort, le "Choral pour une Elévation"
auquel Albert Alain donna le titre de Choral Cistercien, un bref Adagio
de douze mesures tout de calme et d'intériorité.
Ceux qui fréquentèrent Jehan Alain furent tous frappés
par sa capacité a faire instantanément abstraction des situations
dans lesquelles il se trouvait pour ne plus songer qu'à la musique. Telle
est la sensation que procure l'audition de Climat (1934) dont la libre
et douce rêverie captive l'oreille dès la première note.
Le chant grégorien comptait parmi les grandes sources d'inspiration
de Jehan Alain et un peu de l'esprit de cette musique habite la Monodie. Une
page composée en 1938, du pureté et d'une simplicité intemporelles.
Réferénce au passé à nouveau, avec la Ballade
en mode phrygien et le Choral phrygien respectivement datés de 1930
et de 1935.
La première, que l'auteur note "dans les teintes de grisaille"
présente une coupe tripartite et offer dans sa partie médiane
un choral sur la voix humaine. Jehan Alain fait également appel, entre
autres, à ce jeu dans le Choral phrygien "très Iié
- sans Ienteur" , une méditation pleine d'intensité mais
qui se refuse à "I'extase facile" que fuyait le musicien.
Achevée en 1936, la Suite, op. 48 valut cette même année
à son auteur le grand prix de composition de la Société
des Amis de l'Orgue. Avec les trois Danses, il s'agit là de la
réalisation la plus développée et la plus aboutie de Jehan
Alain dans le domaine de la musique d'orgue. Dans l'Introduction et Variations,
premier volet du triptyque, l'auteur déclarait avoir recherché
"des sonorités fines qu'on peut entrecroiser dans la douceur
et qui donnent un tissu transparent et fluide dans Ies doigts, comme un voile
de soie". Avec cette atmosphère contraste celle de la deuxième
partie de l'ouvrage, un Scherzo remarquable par son discours volontaire
et tendu. Enfin, un Choral, où le compositeur voyait "de
grandes masses, des montées pesantes, brodées de clameur... Des
ombres abruptes, de grand coups de soleil... Et du vent, du vent",
conclut avec puissance et majesté.
Esquissées pour le piano dès 1937, les Trois Danses furent adaptées
pour l'orgue en 1939 par un musicien qui travaillait à leur orchestration
en 1940 lorsque lorsque la guerre mit fin à ses jours.
Temps fort de l'euvre d'orgue de Jehan Alain avec la Suite, l'ouvrage
éblouit de bout en bout par la richesse et la puissance de l'inspiration.
Intitulé Joies, le premier volet se singularise par des rythmes
bondissants et nerveux, sans pour autant exclure des instants de recueillement.
Le contraste est total avec la parrie médiane, Deuils. "Pour
honorer une mémoire héiroïque" écrit Jehan
Alain en exergue d'une pièce dont le caractère douloureux et funèbre
s'impose dès le début de la première section Adagio.
La tension ne fait que croître dans le Motto scherzando qui suit.
Une atmosphère dramatique, incertaine domine les premières mesures
de Luttes, qui, comme le tire le laisse supposer s'oriente par la suite
vers un climat plus conflictuel où l'intensité du sentiment bannit
cependant tout penchant ostentatoire.
C'est en fait clans une version pour deux pianos et bassons que l'Intermezzo
fut écrit en 1934 à I' occasion concours de composition du Conservatoire
Paris. L'année suivante, Jehan Alain en réalisa une transcription
pour orgue parfois connue sous le titre "La Fileuse". D'une
grande inventivité rythmique, cette pièce, par sa fluidité
et sa diversité de couleurs, compte parmi les plus représentative
de l'écriture d'orgue de son auteur.
Jehan Alain était encore élève de Bloch et de Caussade
quand, en 1932, il composa les Variations sur le Lucis Creator. La rigueur
avec laquelle ces maîtres guidaient les pas du jeune musicien se reflète
sans nul doute dans cette partition, mais on y trouve déjà aussi
une signature immédiatement identifiable. Majestueusement exposé,
le thème engendre deux variations, la première soutenue par une
main gauche au dessin fluide et régulier - procédé très
cher à l'auteur -, la seconde Thema fugatum dont l'écriture
à trois voix affirme une superbe maîtrise contrapuntique.
Inscrite parmi les premières réalisations pour orgue de Jehan
Alain, la Berceuse sur deux notes qui cornent fut écrite en 1929.
Autour d'un do dièse et d'un ré dièse tenus pendant tout
la durée du morceau, elle engendre une atmosphère dont la transparence
rappelle l'attachement du musicien au monde de l'enfance. "Les petits
enfants, écrivait-il, ont un regard si pur, d'une sincérité
si exigeante que leurs yeux bleux, dans le petit visage sans expression, prennent
une intensité affolante", Un regard qu'il nous semble apercevoir
ici...
Grave. Le titre de cette page écrite en 1932 suffit à
décrire le climat recueilli et sombre d'une brève méditation
qui atteint son point culminant dans sa partie centrale, soutenue par de vastes
accords. Elaboré deux ans auparavant, le Lamento présente
lui aussi un caractère sévère, mais se distingue du Grave
par des dimensions plus importantes et une construction plus complexe.
"Alors au ciel lui-même, je criai/Pour demander comment la destinée/Peut
nous guider à travers les ténèbres/ Et le ciel dit
: 'Suis ton aveugle instinct. "' Commentaire musical des vers d'Omar Khayyam,
la Première Fantaisie compte parmi les plus belles réalisations
de l'année 1932 et l'on comprend mieux la portée de cette page
qui chemine avec énergie et liberté de rythme jusqu'à sa
lente conclusion en découvrant le commentaire qu' en fit Jehan Alain
clans une lettre datée de mai 1934 : " 'Suis ton aveugle instinct',
Je voudrais que cela signifiât : 'Suis ton pressentiment qui t'attire
vers les choses fortes, belles, ne cherche pas trop à comprendre les
mystéres de la foi et ceux de la nature, admire sans disséquer'.
Surtout, je ne voudrais pas exclure le sentiment si violent, si intense, de
remerciement vers le Créateur, vers la source des belles choses. On n'est
pas évidemment forcé de voir cela sous la plume d'Omar..."
En inscrivant la dédicace " à mon Maître Georges
Caussade " sur le manuscrit du Prélude et Fugue achevé
en 1935, Jehan Alain rendait hommage à l'un des pédagogues qui
avaient le plus compté dans sa formation. La solidité de la construction
constitue certes l'un des traits dominants de ce diptyque, mais elle n'exclut
pourtant pas la liberté de ton comme l'atteste le prélude "joyeusement
et sans hate " où figurent plusieurs passages non mesurés
notés "Cosi una cadenza" ou la fugue "san
rigueur" dans laquelle tradition et modernité font bon ménage.
Avec la Ballade dans le mode phrygien et le Choral phrygien, le Choral
dorien est la troisième uvre d'orgue inscrite au catalogue
de Jehan Alain à faire référence à la classification
des modes grecs de Maurice Emmanuel. Plus lent que le Choral phrygien
il est comme ce dernier noté "très lie"'.
Page tardive de Jehan Alain, l'Aria vit le jour en 1938 et l'on y savoure
une grande liberté du discours et une recherche de couleurs derrière
lesquelles transparaît le visage d'un créateur amoureux de la vie.
C'est durant un séjour à l'abbaye de Valloires en 1930 que Jehan
Alain composa son Postlude pour l'office de complies. II porte la marque
du recueillement et de la méditation dont ce lieu était synonyme
pour le musicien, mais également celle du chant grégorien qui
inspire une page admirable par la douceur de ses coloris et la subtilité
de son agencement.
@ 1996 - Alain Cochard
Eric Lebrun
orgue
Après avoir été l'un des derniers éléves
de Gaston Litaize, Eric Lebrun poursuit ses études au Conservatoire National
Supérieur de Musique de Paris où il remporte cinq premiers prix
dont celui d'orgue dans la classe de Michel Chapuis, mais aussi l'harmonie,
le contrepoint, la fugue, l'orchestration, l'analyse et l'histoire de la musique.
Lauréat du Concours International d'Orgue de Chartres en 1990, Eric Lebrun
est nommé, la même année, organiste titulaire du Grand Argue
Aristide Cavaillé-Coll de l'église Saint Antoine des Quinze-Vingts
à Paris. Professeur d'orgue au Conservatoire National de Région
de Saint-Maur. Il participe aux côtés de Marie-Claire Alain à
l'intégrale de l'uvre d'orgue de Jehan Alain pour l'inauguration
du nouvel orgue du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris
en 1991. Les concerts le mènent tant en France, qu'en Allemagne, Espagne,
Hongrie, Ukraine... En compagnie de l'organiste Marie-Ange Leurent, Eric Lebrun
a enregistré deux disques sur les grandes orgues de l'Eglise Santa-Maria
de Minorque, aux Baléares. Eric Lebrun est très souvent appelé
à collaborer sous la direction de Michel Piquemal. II enregistre avec
le Choeur Régional Vittoria d'Ile de France le Stahat Mater de
KamilIo Lendvay, à Budapest pour la firme Hungaroton et pour Naxos les
Litanies à la Vierge Noire de Francis Poulenc, un disque consacré
à Joseph-Guy Ropartz avec l'Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy.
II enregistre l'uvre d'orgue de Maurice Duruflé pour un coffret
consacré à l'intégrale de la musique sacrée du compositeuI,
avec l'Ensemble Vocal Michel Piquemal, qui remporte pour cet enregistrement
les 3èmes Victoires de la Musique Classique.
Le grand orgue Aristide Cavaille-Coll
de l'église Saint-Antoine des Quinze-Vmgts à Paris
En 1894, le Baron de l'Espée, tres riche amateur de musique, désire
jouer chez lui la musique de son idole : Richard Wagner. Il fait construire
une salle de concert privée sur les Champs Elysées et commande
un grand orgue de 2 800 tuyaux au célèbre facteur Aristide Cavaillé-Coll.
Mais le Baron ne s'arrête pas là, il commande au facteur un orgue
énorme pour son Château de Biarritz. Cet instrument n'est autre
actuellement que le grand orgue de la Basilique du Sacré-Cur de
Montmartre. Dans le catalogue des orgues construits par Cavaillé-Coll
on notera un orgue pour le Baron de l'Espée à l'll d'Oléron
mais il sera aussi question d'un autre instrument dans une propriété
à Belle lle, voire même d'un cinquième instrument dans la
région d' Antibes !
Vers la fin de la construction de l'église Saint Antoine des Quinze-Vingts,
commencée en 1903, on songe à la doter d'un orgue. Un paroissien,
organiste amateur, le Comte Christian de Berthier de Sauvigny, rachète
(ou reçoit en don) le grand orgue de la salle de concerts privée
du Baron de I'Espée et l'offre à la paroisse.
C'est la maison Merklin qui remontera cet instrument en 1909 dans l'église,
dans un nouveau buffet et une nouvelle console, sans transformation importante
dans sa composition: 44 jeux (dont 23 expressifs, l'instrument possèdant
deux boîtes expressives, correspondantes aux claviers du positif et du
récit) 3 claviers de 61 notes et un pédalier. Depuis son installation,
l'instrument a subit plusieurs relevages , en 1956 par Pierre Chéron,
en 1982 par Jacques Barberis et en 1993 par Yves Fossaert qui, depuis, l'entretien.
COMPOSITION :
GRAND ORGUE:
Bourdon 16
Montre 8
Bourdon 8
Flûte harmonique 8
Salicional 8
Prestant 4
Flûte octaviante 4
Doublette 2
Fourniture III/V rangs
Bombarde 16
Trompette 8
Clairon 4
POSITIF EXPRESSIF :
Quintaton 16
Bourdon 8
Violoncelle 8
Unda Maris 8
Flûte traversière 8
Viole de Gambe 8
Cor de nuit 4
Nasard 2 2/3
Octavin 2
Tierce 1 3/5
Piccolo 1
Cor anglais 8
Trompette 8
Clairon 4
RECIT EXPRESSIF :
Cor de nuit 8
Flûte harmonique 8
Gambe 8
Voix Céleste 8
Dulciane 4
Fourniture III rangs
Basson 16
Trompette 8
Basson-Hautbois 8
Clarinette 8
Voix humaine 8
PEDALE :
Bourdon 32
Flûte 16
Soubasse 16
Flûte 8
Bourdon 8
Violoncelle 8
Flûte 4
Bombarde 16
Trompette 8
Clairon 2
Yves Fossaert, facteur d'orgue.
Yves Fossaert a tout d'abord travaillé sous la direction du facteur
d'orgue Gérald Guillemin en Provence puis de Jean-François Muno
en Franche-Comté avant d'aller se perfectionner auprès du grand
facteur luxembourgeois Georges Westenfelder. Deux autres personnalités
l'ont aussi beaucoup guidés dans ses travaux : le facteur Pierre Chéron
et l'organiste André Isoir dont il a été l'élève.
Yves Fossaert a fondé sa manufacture en Seine et Marne en 1989 et compte
déjà a son actif une dizaine d'instruments neufs (Conservatoire
de Boulogne-Biilancourt, Collégiale de Corbeil-Essonne, Perros-Guirec,
Fleury les Aubrais...) et plusieurs restaurations ou relevages importants dont
Saint-Germain des Près à Paris ou l'orgue-Clicquot de la Chapelle
du Château de Fontainebleau.
Si sa facture est reconnu pour sa grande qualité, Yves Fossaert se révèle
être aussi un harmoniste inspiré et distingué.
Yves ROUSSEAU
avril 1996